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À Jérémie, des jeunes tués par balle et des policiers mis en cause : où est passée la justice ?

Depuis environ une décennie, Haïti fait face à une situation d’insécurité sans précédent. Des familles, des écoles et même des institutions publiques ont dû abandonner leurs territoires dans le seul but de protéger des vies. La Police nationale d’Haïti et les Forces armées d’Haïti, deux institutions reconnues par la Constitution, peinent encore à faire face aux groupes armés qui se sont implantés dans plusieurs zones du pays, notamment dans les départements de l’Ouest et du Centre.

Les départements du Sud, du Sud-Est, des Nippes et de la Grand’Anse semblent, jusqu’ici, mieux respirer face à la montée vertigineuse de l’insécurité. Cette situation est notamment liée à leur éloignement des principaux foyers de violence. Dans les Nippes, la présence du commissaire Jean Ernest Muscadin a également été régulièrement évoquée comme un facteur particulier dans la lutte contre les groupes armés.

Mais cette relative accalmie n’empêche pas certaines familles de pleurer, de crier au secours et de dénoncer des comportements qu’elles jugent violents et dangereux dans la région du Grand Sud, particulièrement dans la Grand’Anse.

Certes, aucun groupe armé structuré n’est officiellement identifié comme contrôlant une partie de la Grand’Anse. Mais, à Jérémie, chef-lieu du département et ville des poètes, des cadavres sont régulièrement retrouvés, notamment à l’entrée de la ville.

Face à cette situation préoccupante, des citoyens réclament des explications et dénoncent ce qu’ils considèrent comme un silence assourdissant des autorités judiciaires et policières de la région. Selon des sources policières, certaines des personnes retrouvées mortes seraient des individus soupçonnés de commettre des actes de cambriolage et de vol durant la nuit, et qui auraient trouvé la mort alors qu’ils étaient en train d’opérer.

Mais la situation devient encore plus préoccupante lorsque ceux qui sont chargés de protéger la population sont eux-mêmes accusés d’avoir fait usage de leurs armes contre des citoyens.

Romaly Joseph : le premier grand dossier qui avait provoqué la colère de Jérémie

Dans la nuit du 29 au 30 mai 2022, un jeune élève du Collège Louverture, Romaly Joseph, a été tué par balle dans le night-club Anise, au centre-ville de Jérémie. Selon plusieurs médias et témoignages recueillis à l’époque, des hommes armés présentés comme des agents de sécurité rapprochée de l’ancien directeur départemental de la PNH, Paul Ménard, auraient ouvert le feu dans l’établissement. Une autre personne, Fritz Gérald Derivière, avait également été blessée par balle.

L’affaire avait provoqué une importante mobilisation à Jérémie. Des élèves étaient descendus dans les rues pour réclamer justice. Le parquet de Jérémie avait même été saccagé par des protestataires venus dénoncer la mort du jeune homme.

Surtout, deux policiers, Jean Winder Colas, dit Ti Papi, et Peter Forestin, dit Cayen, avaient été auditionnés par l’Inspection générale de la PNH. Ils avaient ensuite été placés en isolement dans le cadre de l’enquête sur leur implication présumée dans la mort de Romaly Joseph.

Mais quatre ans plus tard, une question demeure : qu’est-il réellement arrivé à ce dossier ?

Janvier 2024 : Jérémie replonge dans la violence, deux ans après le drame de Romaly Joseph, la ville de Jérémie a connu une nouvelle série d’événements sanglants. Le 22 janvier 2024, une fusillade a éclaté à Carrefour Bac, à l’entrée de Jérémie. Selon plusieurs témoignages, des hommes armés avaient ouvert le feu sur une foule, faisant au moins trois morts et quatre blessés par balle. Les victimes identifiées dans les rapports disponibles comprennent notamment Litherné Raymond, 27 ans, Jackson Doll, 25 ans, et un homme connu sous le prénom de Mackendy.

Certaines sources ont accusé des individus proches des nouvelles autorités départementales d’avoir ouvert le feu sur des personnes considérées comme hostiles au pouvoir.

Quelques jours plus tard, le 29 janvier 2024, un autre homme, Gilbert Xavier, âgé d’environ 30 ans, a été tué par balle à Jérémie pendant les manifestations contre le gouvernement d’Ariel Henry. Selon les manifestants, des agents de la Police nationale avaient ouvert le feu après leur arrivée dans une zone où la circulation était bloquée. Un enfant de cinq ans ainsi que plusieurs autres personnes, dont le journaliste Charlemagne Exavier, avaient également été blessés par balle. Des agents de la PNH et le nouveau délégué départemental, Paulémont Michel, avaient été indexés dans les accusations rapportées à l’époque.

Le 7 février 2024, de nouveaux incidents ont encore fait des blessés à Jérémie, notamment parmi les manifestants et les journalistes. Des témoignages recueillis à l’époque faisaient état de tirs et d’actes de violence dans le quartier de Platon.

Ces événements montrent que le problème ne peut pas être réduit à quelques incidents isolés. En 2022 comme en 2024, des familles ont accusé des agents ou des personnes proches de l’appareil sécuritaire d’avoir utilisé des armes à feu contre des citoyens.

Juillet 2026 : Stanley Pompée, dans la nuit du 24 au 25 juillet 2026, un nouveau drame est venu raviver ces inquiétudes. Dans le quartier de Platon, au cours d’une veillée funèbre organisée à la suite du décès de l’enseignant Holson Sanon, Stanley Pompé, âgé de 25 ans, a été atteint par balle. Selon les informations recueillies localement, le jeune homme a été transporté à l’hôpital Saint-Antoine de Jérémie, mais il n’a pas survécu à ses blessures. Une autre personne a également été blessée.

Les premières informations rapportées à JCOM ont mis en cause le policier Paul Edmond, présenté comme étant à l’origine du tir. Cette implication doit toutefois être considérée comme une accusation tant qu’une enquête officielle et une décision judiciaire ne l’ont pas établie.

Plus d’un mois après les faits, la population attend toujours des explications publiques sur les circonstances exactes de cette mort et sur les éventuelles suites judiciaires données au dossier.

27 août 2026 : Dieurickson Mondelice. Et voilà qu’à peine un mois après la mort de Stanley Pompé, un nouveau drame frappe la région. Le 27 août 2026, lors d’un match de football opposant les équipes féminines de football de Sassier et de Madère, une localité de Latibolière, une altercation a éclaté après un but contesté. Selon plusieurs témoignages recueillis après le drame, le policier Daniolophe Cenal, qui faisait partie des arbitres assistants de la rencontre, aurait sorti son arme et l’aurait pointée en direction de Dieurickson Mondelice, âgé de 19 ans, avant de faire feu.

Grièvement blessé, le jeune homme a été transporté d’urgence à l’hôpital Saint-Antoine de Jérémie.Il a malheureusement succombé à ses blessures. Là encore, il appartiendra à l’enquête de déterminer avec précision les circonstances du tir, l’identité de l’auteur du coup de feu et les responsabilités éventuelles.

Quatre années, plusieurs morts, une même question . Entre 2022 et 2026, plusieurs affaires de morts par balle à Jérémie ont ainsi suscité des accusations impliquant directement ou indirectement des policiers ou des personnes appartenant à leur entourage.

Romaly Joseph, jeune élève, meurt en 2022 dans un établissement de loisirs. En janvier 2024, Litherné Raymond, Jackson Doll et Mackendy figurent parmi les victimes de la fusillade de Carrefour Bac, tandis que Gilbert Xavier est tué quelques jours plus tard lors des manifestations. En juillet 2026, Stanley Pompé, 25 ans, meurt pendant une veillée funèbre. Et le 27 août 2026, Dieurickson Mondelice, 19 ans, perd la vie après avoir été atteint par balle lors d’un match de football.

Il ne s’agit pas ici de prétendre que toutes ces affaires sont identiques. Elles ne le sont pas. Certaines se sont déroulées dans le contexte de manifestations politiques. D’autres dans des lieux de loisirs. Une autre pendant une veillée funèbre. Et la dernière lors d’un événement sportif.

Mais une interrogation traverse plusieurs de ces dossiers : Lorsque l’arme qui tue appartient à un policier, qui enquête sur le policier ? Où est la justice ? Lorsqu’un policier est accusé d’avoir tué un citoyen, la population est en droit d’attendre une enquête sérieuse, indépendante et transparente.

Le statut de policier ne devrait conférer à personne le droit de tuer en dehors du cadre légal. La présomption d’innocence doit évidemment être respectée pour toute personne mise en cause. Mais la présomption d’innocence ne signifie pas l’absence d’enquête. Elle ne signifie pas non plus que les familles doivent attendre indéfiniment sans explication.

Dans l’affaire Romaly Joseph, deux policiers avaient été auditionnés et placés en isolement. Dans les événements de janvier 2024, des agents de la PNH avaient été publiquement accusés. En juillet 2026, un policier est à nouveau mis en cause dans la mort d’un jeune homme. Et, le 27 août, un autre policier est cité dans la mort d’un garçon de 19 ans.

Combien de ces dossiers ont réellement abouti devant un juge ? Combien de policiers ont été suspendus, poursuivis ou condamnés ? Combien de familles ont obtenu justice ? Et combien d’autres familles attendent encore ? Le silence institutionnel, lorsqu’il existe, ne fait qu’alimenter la suspicion.

La population de Jérémie mérite des réponses. Les familles de Romaly Joseph, Gilbert Xavier, Stanley Pompé, Dieurickson Mondelice et des autres victimes méritent la vérité. Et si des policiers ont commis des actes illégaux, ils doivent répondre de leurs actes devant la justice.

La devise de la Police nationale d’Haïti est : « Protéger et Servir ». Mais face à ces événements, des questions dérangeantes demeurent :


Sommes-nous toujours dans une logique de « Protéger et Servir », ou sommes-nous en train de glisser vers une réalité où celui qui détient une arme devient, de fait, la loi ?



Qui enquête lorsque celui qui est accusé appartient à ceux qui sont chargés d’enquêter ?



Et surtout : Combien de temps encore les familles devront-elles attendre avant de connaître la vérité ?